L’Éléphant, Patrick Modiano retrouve sa mémoire trouée
Un homme seul observe Paris à la jumelle
Ludo Van Walle occupe ses soirées à regarder ses voisins. Correcteur aux éditions du Sablier, ce personnage solitaire reçoit en cadeau une paire de jumelles et se met, depuis sa fenêtre, à épier les silhouettes qui traversent les appartements d’en face. Le geste rappelle irrésistiblement Fenêtre sur cour, mais Patrick Modiano ne cherche pas le suspense hitchcockien. Ce qui l’intéresse, c’est ce que cette position d’observateur révèle d’un homme rongé par l’amnésie et hanté par des visages qu’il croit reconnaître dans le soir qui tombe sur un Paris désert. L’Éléphant, publié le 1er octobre chez Gallimard, tient en cent douze pages et un tirage annoncé à soixante mille exemplaires, chiffre qui dit assez la place que l’auteur occupe encore dans le paysage éditorial français.
La mémoire trouée reste la matière de toute l’oeuvre
Depuis La Place de l’Étoile jusqu’à Chevreuse, Modiano n’a jamais quitté ce territoire du souvenir incertain, des noms à moitié effacés, des rues parisiennes qui gardent la trace de ce qu’on y a vécu sans qu’on puisse toujours le raconter avec certitude. Lors de son discours de réception du prix Nobel de littérature en 2014, l’écrivain reconnaissait lui-même revenir, livre après livre, aux mêmes visages, aux mêmes noms, aux mêmes lieux, aux mêmes phrases. L’Éléphant ne dément pas cet aveu. Van Walle, comme tant de narrateurs modianesques avant lui, avance dans une ville qui ne lui appartient plus tout à fait, cherchant dans des silhouettes aperçues à la jumelle les fragments d’un passé qu’il n’arrive pas à reconstituer en entier.
La presse professionnelle relève une construction maîtrisée
Sur Livres Hebdo, référence du secteur pour les professionnels de l’édition, le critique Olivier Mony résume la scène d’ouverture en une phrase, celle d’un homme qui observe ses voisins dans le soir qui tombe sur un Paris désert, et salue la construction onomastique du texte ainsi que son atmosphère de confusion et d’angoisse, marque de fabrique de l’auteur depuis des décennies. Ce jugement rejoint celui d’Actualitté sur la cohérence interne du livre, deux lectures professionnelles qui, sans se contredire, pointent la même tension entre maîtrise formelle et sentiment de déjà-lu.
Le roman a-t-il conscience de se répéter ?
La question mérite d’être posée frontalement, et le texte lui-même semble l’anticiper. Il met en scène un vieil écrivain qui, selon la formule relevée par le critique Nicolas Gary dans Actualitté, répétait les mêmes mots sans en avoir conscience. Difficile de ne pas y lire un clin d’œil, presque une auto-ironie, de la part d’un romancier qui a bâti son œuvre sur la variation d’un nombre restreint d’obsessions. Le risque, identifié par ce même article, est que la petite musique si particulière de Modiano se transforme en rengaine. Mais le pari du livre semble justement d’assumer cette répétition comme sujet plutôt que de la dissimuler, ce qui change la manière dont on peut le lire.
Le poids d’un corps vieillissant s’invite dans l’écriture
Ce qui distingue L’Éléphant des romans précédents, c’est l’irruption d’une dimension physique jusque là peu présente chez Modiano. La solitude de Van Walle ne tient plus seulement à son rapport trouble au temps, elle se loge aussi dans un corps ralenti, alourdi, dont la démarche évoque, selon une image du texte lui-même, un rythme de somnambule ressemblant à sa propre démarche d’éléphant. Cette phrase donne son titre au livre et en résume assez bien le projet, celui d’un homme qui avance lentement dans le soir, aussi bien dans la ville que dans sa propre mémoire, avec la lourdeur et la prudence de l’animal auquel il finit par s’identifier.
Depuis quand Van Walle avait-il l’impression que le monde ne lui apparaissait plus qu’à travers une vitre ?
Pourquoi ouvrir ce court roman malgré la redite ?
Parce que Modiano, à quatre-vingts ans passés, ne cherche plus à surprendre mais à approfondir un sillon qu’il creuse depuis plus d’un demi-siècle, et que ce sillon continue de produire des pages d’une netteté rare. L’Éléphant ne réinvente rien de son univers, il le resserre, l’épure, et y ajoute cette conscience du temps qui pèse physiquement sur le corps autant que sur la mémoire. Pour les lecteurs fidèles, c’est précisément dans cette fidélité à soi-même que se loge l’intérêt du texte. Pour les autres, ce court roman reste une porte d’entrée honnête dans une œuvre qui n’a jamais promis autre chose que le retour, inlassable, aux mêmes fantômes. Je retiens de ce court texte la manière dont il assume sa propre répétition plutôt que de la fuir, ce qui n’est pas si fréquent chez un écrivain aussi installé dans son style.
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Sylvie, « Depuis quand Van Walle avait-il l’impression que le monde ne lui apparaissait plus qu’à travers une vitre ?«
