Le Fondateur, Giuliano Da Empoli plonge dans l’empire de la surveillance
Un conseiller déchu rejoint le cercle très fermé d’un magnat de la surveillance
Le narrateur du Fondateur, désigné par la seule initiale G., est un conseiller politique tombé en disgrâce. Il se voit invité, contre toute attente, à intégrer l’entourage restreint d’Alexander Zimmer, fondateur de Panoptik, entreprise qui a fait de la surveillance mondiale son modèle économique. L’action se déplace à Marbella, où Zimmer a installé le siège de son empire et où se croisent créateurs de start-up, responsables politiques et autres figures de pouvoir gravitant autour de lui. Giuliano Da Empoli construit ainsi un roman d’intrigue et d’idées, publié le 1er octobre chez Gallimard sur deux cent quatre-vingt-huit pages, qui se lit à la fois comme un thriller feutré et comme une réflexion sur la nature du pouvoir contemporain.
Panoptik pousse jusqu’au bout la logique du contrôle total
Le nom même de l’entreprise imaginée par Da Empoli, Panoptik, renvoie sans détour au panoptique décrit par Michel Foucault, ce dispositif de surveillance où chacun se sait potentiellement observé sans jamais savoir quand il l’est réellement. Zimmer ne se contente pas de surveiller, il ambitionne de concentrer les données de l’humanité entière pour atteindre ce que le roman appelle le monopole de la condition humaine. Cette formule résume l’enjeu du livre, celui d’une technologie qui ne se contente plus d’observer le monde mais cherche à en détenir la totalité des informations, donc à en détenir le pouvoir, dans un nombre de mains toujours plus restreint.
Le Fondateur prolonge-t-il Le Mage du Kremlin ?
La filiation revendiquée avec Le Mage du Kremlin, publié en 2022, ne fait guère de doute. Le premier roman de Da Empoli donnait la parole à un conseiller inspiré de Vladislav Sourkov pour raconter de l’intérieur les mécanismes du pouvoir poutinien. Le Fondateur déplace ce regard des palais présidentiels russes vers les sièges des entreprises technologiques, mais la méthode reste la même, celle d’un politologue qui préfère la fiction pour raconter ce que l’essai décrit plus difficilement, les rouages intimes de la domination. Le personnage de conseiller reste central dans les deux livres, comme si l’auteur avait besoin de cette figure d’observateur de l’intérieur pour rendre le pouvoir lisible depuis ses coulisses plutôt que depuis ses discours officiels.
Le succès du Mage du Kremlin place la barre très haut
Ce précédent roman s’est vendu à plus de neuf cent mille exemplaires et a reçu le Grand Prix du roman de l’Académie française en 2022. Sa sortie, quelques semaines avant l’invasion de l’Ukraine par la Russie, lui a valu d’être lu comme un texte presque prémonitoire sur les logiques du pouvoir russe, ce qui a considérablement amplifié sa diffusion. Le livre a depuis été adapté au cinéma, avec Jude Law dans le rôle de Vladimir Poutine, film sorti en janvier 2026. Le Fondateur hérite donc d’un succès difficile à égaler, et le choix d’un sujet aussi actuel que la surveillance technologique et l’intelligence artificielle semble une manière assumée de ne pas se dérober à cette attente.
Pourquoi un politologue choisit-il la fiction plutôt que l’essai ?
Giuliano Da Empoli n’est pas un romancier venu tardivement à la politique, mais un ancien adjoint à la culture de la ville de Florence et un conseiller de Matteo Renzi, aujourd’hui à la tête du think tank Volta et professeur à Sciences Po. Cette double compétence, politique et littéraire, explique sans doute pourquoi Le Fondateur prolonge par la fiction les questions posées l’an dernier dans son essai L’Heure des prédateurs, consacré aux nouvelles figures de la domination économique et technologique. Le roman permet ce que l’essai s’interdit plus difficilement, incarner ces logiques abstraites dans un personnage, des lieux, une intrigue, pour les rendre sensibles plutôt que seulement démontrées.
Je retiens de ce nouveau roman la manière dont il refuse la facilité du thriller technologique pur pour interroger, à travers une intrigue resserrée, la question plus large de savoir qui, demain, détiendra réellement le pouvoir. C’est ce déplacement du Kremlin vers les empires technologiques qui rend Le Fondateur aussi actuel que son prédécesseur, sans jamais donner l’impression de recycler une formule qui a déjà fait ses preuves.
Retrouvez l’ensemble des parutions de la semaine dans notre archive Sorties livres de la semaine du 28 septembre au 4 octobre 2026.
Sylvie, « le monopole de la condition humaine«
