Cinéma

Digger, le pari fou de Tom Cruise et Iñárritu

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Un magnat du pétrole se rêve en sauveur de l’humanité

Le pitch de Digger tient en une phrase, mais elle suffit à donner le vertige. L’homme le plus puissant du monde se lance dans une course effrénée pour s’ériger en sauveur de l’humanité avant que la catastrophe qu’il a lui-même déclenchée n’anéantisse la planète. Ce postulat, digne d’une fable écologique grinçante, est porté par Tom Cruise dans le rôle de Digger Rockwell, magnat pétrolier fantasque et double négatif de ses propres personnages de sauveurs héroïques. Face à lui, John Goodman incarne Compson, un président des États-Unis aux allures dictatoriales, tandis que Riz Ahmed prête ses traits à Ganesh, scientifique assistant du chef de l’État, et que Sandra Hüller joue Emma, demi-sœur et associée d’affaires de Digger. Le casting réunit aussi Michael Stuhlbarg, Jesse Plemons et Emma D’Arcy dans des rôles secondaires marquants.

Derrière la caméra, Alejandro G. Iñárritu retrouve Emmanuel Lubezki à la photographie, complice historique depuis Birdman et The Revenant. Le tournage en 35mm et format VistaVision, avec des optiques Leitz Cine ELSIE, confère au film une texture granuleuse et une ampleur visuelle rares pour une comédie noire contemporaine. La partition, elle, est signée Cosmo Sheldrake, qui livre ici sa première collaboration avec le cinéma. Le film a été tourné aux studios Pinewood entre novembre 2024 et avril 2025, pour un budget annoncé de 125 millions de dollars.

Tom Cruise livre-t-il la performance la plus risquée de sa carrière ?

C’est la question qui traverse toutes les premières réactions depuis la projection mondiale du film à Londres, le 22 septembre 2026. À 63 ans, l’acteur abandonne pour l’occasion son image de héros irréprochable pour incarner un personnage grotesque, cupide et pathétique à la fois. La critique Carla Renata a décrit cette prestation comme l’une des interprétations les plus folles et les plus courageuses de sa carrière. Le journaliste Erik Davis a de son côté qualifié le jeu de Cruise d’imprévisible comme jamais. Ce virage surprend d’autant plus que la bande-annonce, plus classique dans sa construction, ne laissait pas deviner l’ampleur de la bascule satirique opérée par le film une fois sur grand écran.

Ce choix d’écriture s’inscrit dans la continuité du travail d’Iñárritu, qui a coécrit le scénario avec Sabina Berman, Alexander Dinelaris Jr. et Nicolás Giacobone, ses complices de longue date sur Birdman et The Revenant. On retrouve ici le même goût pour les personnages masculins rongés par l’orgueil et la peur du déclin, mais traités cette fois sur le mode de la farce plutôt que du drame introspectif.

Iñárritu signe-t-il une satire du pouvoir plutôt qu’un film catastrophe classique ?

Sous ses apparences de film à grand spectacle, Digger fonctionne moins comme un thriller écologique que comme une comédie noire sur l’ego des puissants face à l’effondrement qu’ils ont eux-mêmes provoqué. La confrontation entre Digger Rockwell et le président Compson, campé par un John Goodman en dictateur bouffi de certitudes, installe un rapport de force absurde où chacun cherche à récupérer la catastrophe à son profit. Riz Ahmed, dans la peau du scientifique Ganesh, apporte le regard le plus lucide du film, celui d’un homme de raison pris entre deux egos surdimensionnés.

Cette dimension satirique explique en grande partie la polarisation des premières réactions. Le critique Ryan Lattanzio a jugé le film comme une erreur de calcul complaisante du début à la fin, tandis que Joey Magidson l’a résumé en trois mots seulement, le qualifiant de fouillis. À l’inverse, Jake Hamilton en a fait son film favori de l’année, allant jusqu’à évoquer une filiation avec Kubrick et la série Black Mirror. Cet écart de perception, rare à cette échelle pour un film porté par une star aussi consensuelle que Tom Cruise, dit quelque chose de la radicalité formelle assumée par Iñárritu.

Une réception critique déjà scindée en deux camps

Les toutes premières réactions publiées après la levée de l’embargo, le 22 septembre 2026, confirment ce clivage. Une majorité de retours penche vers le mitigé, voire le négatif, tout en laissant émerger des défenseurs enthousiastes. Edward Douglas a résumé son embarras en admettant ne pas pouvoir affirmer que le film était réussi, quand d’autres observateurs anticipaient un accueil houleux lors de la publication des critiques professionnelles. Les scores d’agrégateurs comme Metacritic ou Rotten Tomatoes n’étaient pas encore disponibles à la date de sortie française, les critiques complètes devant suivre la sortie en salle du 30 septembre 2026 en France, calée sur la sortie américaine du 2 octobre.

Ce type de réception clivante n’est pas inédit dans la filmographie d’Iñárritu. Le cinéaste mexicain, double lauréat de l’Oscar du meilleur réalisateur pour Birdman et The Revenant, a toujours cultivé un cinéma de rupture, quitte à diviser son public. Digger semble vouloir prolonger cette logique en s’attaquant frontalement à la figure du milliardaire sauveur, un archétype devenu omniprésent dans l’actualité et la culture populaire de ces dernières années.

Faut-il se laisser tenter par ce pari risqué ?

J’ai vu dans Digger un objet rare, celui d’un blockbuster d’auteur qui refuse le confort du film catastrophe balisé pour préférer l’inconfort de la satire. Je retiens surtout la manière dont Iñárritu détourne l’image de sauveur si souvent associée à Tom Cruise pour en faire le ressort comique et tragique du récit. Le film ne fera sans doute pas l’unanimité, et c’est en grande partie ce qui le rend intéressant à suivre en salle, dans une rentrée cinéma plutôt sage. Entre la démesure visuelle héritée de Lubezki et l’audace de la direction d’acteurs, Digger ne se regarde pas, il se discute, et c’est peut-être exactement ce que cherchait son réalisateur.

Retrouvez l’ensemble des sorties de la semaine dans notre archive Sorties cinéma du 30 septembre 2026.

Sylvain

Sylvain Latour

Sylvain aime le cinéma qui provoque une réaction, qu’il s’agisse d’un grand film populaire ou d’une œuvre plus discrète. Il s’attarde autant sur la mise en scène que sur le jeu des acteurs, sans perdre de vue une question simple : est-ce que le film mérite vraiment qu’on lui consacre deux heures ? Ses critiques vont droit au but, avec curiosité mais sans complaisance.