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Nos divertissements sont terminés, Yasmina Reza raconte enfin son enfance chez les déraisonnables

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On la croyait déterminée à ne jamais parler d’elle. Avec Nos divertissements sont terminés, en librairie depuis le 14 octobre 2026 chez Flammarion, Yasmina Reza ouvre pourtant la porte de sa propre famille. Ce roman bref, écrit à la troisième personne, suit « la fille » et ses parents hors normes, des années 1960 jusqu’à leur disparition. La presse y voit déjà une clé de lecture de toute son œuvre, et c’est sans doute l’un des livres les plus personnels de cette fin de rentrée littéraire.

Yasmina Reza, de Art à Babylone, une œuvre qui dissèque les travers humains

Née à Paris le 1er mai 1959, Yasmina Reza est l’une des autrices françaises les plus jouées dans le monde. Au théâtre, elle s’impose dès Conversations après un enterrement en 1987, qui lui vaut le Molière de l’auteur. Puis vient Art, en 1994, couronné de plusieurs Molière et d’un Tony Award en 1998. Le Dieu du carnage, créé en 2006, connaît le même destin international avec un second Tony Award en 2009 et une adaptation au cinéma, Carnage, qui lui rapporte le César du meilleur scénario adapté en 2012.

En parallèle, elle construit une œuvre romanesque singulière, de Hammerklavier en 1997 à Heureux les heureux en 2013, puis Babylone, prix Renaudot 2016. Ont suivi Anne-Marie la Beauté en 2020, Serge en 2021 et Récits de certains faits en 2024, l’année où elle reçoit aussi le prix mondial Cino Del Duca. Partout, le même regard acéré sur les conversations qui dégénèrent, les familles qui se déchirent et les individus qui, un jour, perdent pied.

Que raconte Nos divertissements sont terminés ?

Une phrase reprise en quatrième de couverture donne le ton. « On n’était pas chez les raisonnables. C’était tout ce que l’enfant savait de façon certaine. Mais c’était beaucoup. » Le récit ne passe pas par le « je ». Il suit « la fille », depuis son enfance dans les années 1960 jusqu’à la mort de ses parents, en mêlant souvenirs, anecdotes et réflexions sur le présent comme sur le théâtre de l’autrice.

Au centre, deux parents juifs venus de l’Est. Le père, nommé Elias dans le livre, est d’origine russo-iranienne. La mère, Dora, est une violoniste venue de Hongrie. Selon Guy Duplat dans La Libre, elle apparaît belle, théâtrale, tournée vers elle-même et peu soucieuse des tâches domestiques, tandis que le père se montre vantard et violent, mais aussi chaleureux. Autour d’eux gravite un oncle, Aram. Le critique souligne que les noms ont été légèrement déplacés par rapport aux parents réels de l’écrivaine, dont le père, né en Russie dans une famille juive d’origine persane, était ingénieur et pianiste, et dont la mère était violoniste, originaire de Budapest.

Pourquoi ce retour sur l’enfance arrive-t-il seulement maintenant ?

C’est la première fois que Yasmina Reza lève aussi nettement le voile sur une enfance que Paris Match qualifie de « totalement folle et atypique ». Dans l’entretien qu’elle a accordé au magazine, elle résume ce milieu familial d’une formule. « Les êtres qui m’ont entourée dès mon enfance ne correspondaient à aucun critère de « normalité » ».

Le choix de la troisième personne n’est pas anodin. Il installe une distance, presque une pudeur, qui évite le règlement de comptes comme l’hommage attendri. Guy Duplat relève d’ailleurs que l’autrice dit avoir été soulagée de ne pas ressentir ce qu’elle appelle la « plus-value des origines ». Il ne s’agit donc pas d’un livre sur l’identité ou la transmission au sens solennel. C’est plutôt le portrait d’une famille qui vivait sans méthode, et d’une enfant qui en a tiré un regard.

La critique salue un roman d’apprentissage délicat et émouvant

L’accueil est chaleureux. Télérama, dans sa critique du 14 octobre, parle d’un « émouvant roman d’apprentissage » et décrit « un roman délicat raconté à la troisième personne du singulier qui contient des éléments autobiographiques ». Le Monde des livres, le 18 octobre, titre sur « l’inimportance des choses » et estime que le livre « permet de comprendre la place des héros qui dérapent dans son œuvre littéraire et théâtrale ». Libération, le 16 octobre, résume l’ouvrage par une jolie formule, des souvenirs de famille dans une famille sans souvenirs.

Dans La Libre, Guy Duplat retient des « portraits hauts en couleur » et un mélange de drôlerie, de mélancolie et de cruauté. Il voit en Yasmina Reza une « anthropologue du présent qui a le sens de la formule » et rapporte quelques phrases qui ont la netteté de ses répliques de théâtre, comme « Tu ne peux pas opposer du raisonnable au déraisonnable ».

Des parents flamboyants qui éclairent les personnages qui dérapent

La remarque du Monde me semble la plus féconde. Les lecteurs de Yasmina Reza connaissent ses personnages qui, au détour d’un dîner ou d’une réunion de famille, basculent dans l’excessif, le ridicule ou la violence. On comprend ici d’où vient cette fascination. Une enfant qui grandit entre un père capable de violence et de chaleur dans le même mouvement, et une mère qui fait de sa vie une scène, apprend tôt que l’équilibre est une fiction sociale.

L’ambivalence est le cœur battant du livre. La fille déteste son père pour ses violences et l’aime pourtant, rapporte La Libre. Cette contradiction n’est pas résolue, et c’est tant mieux. Yasmina Reza n’a jamais cru aux leçons de morale, et la création consiste pour elle, selon Guy Duplat, à sonder l’imperfection humaine. Ce roman familial en est l’illustration la plus intime.

Un livre bref et fragmentaire, à la mesure de la mémoire

Avec moins de deux cents pages, Nos divertissements sont terminés ne cherche pas à tout dire. Sa construction par fragments, décrite par La Libre, épouse le fonctionnement même du souvenir, fait d’éclats, de scènes isolées et de silences. Une phrase citée par le quotidien belge résume ce rapport à l’écriture. « Une trame se construit dont elle ignore la matière définitive. »

Cette forme peut dérouter le lecteur qui attend une saga familiale chronologique. Elle a pourtant le mérite d’éviter la pesanteur du récit autobiographique classique. Le titre lui-même, avec son air de rideau qui tombe, suggère la fin d’une époque et peut-être la fin d’un certain théâtre familial, celui dont l’autrice a tiré sans le dire une grande partie de son répertoire.

Faut-il lire Nos divertissements sont terminés ?

Je retiens de ce livre une émotion contenue, qui passe par l’humour et la cruauté plutôt que par les grands épanchements. Pour les admirateurs de Art, de Babylone ou de Serge, c’est une lecture presque indispensable, puisqu’elle éclaire de l’intérieur la source de son regard. Pour ceux qui découvrent l’autrice, c’est une porte d’entrée inattendue mais juste, courte, dense et souvent drôle. Je le place parmi les récits de famille les plus singuliers de cet automne. Pour retrouver les autres parutions marquantes du moment, consultez notre page Sorties livres de la semaine.

Sources

Sylvie, « On n’était pas chez les raisonnables.« 

Sylvie Bell’s

Sylvie ne lit pas vraiment des romans : elle les dévore !! Deux livres dans une journée ne lui font pas peur, surtout lorsqu’un auteur l’accroche assez pour qu’elle parte aussitôt explorer toute sa bibliographie. Curieuse, généreuse et toujours prête à défendre son dernier coup de cœur, elle adore faire circuler les romans autour d’elle, à une condition non négociable : personne n’y touche avant qu’elle ait terminé. Et si elle préfère largement le bruit des pages au clic d’une liseuse, elle admet qu’entre lire sur un écran et ne pas lire du tout, le choix est vite fait.