Cinéma

Klara et le soleil, Taika Waititi confie à Jenna Ortega le robot sensible de Kazuo Ishiguro

5/5 - (1 vote)

Adapter Kazuo Ishiguro, prix Nobel de littérature, avec le réalisateur de Jojo Rabbit et la star de Mercredi en tête d’affiche, l’équation avait de quoi séduire. Klara et le soleil arrive dans les salles françaises ce mercredi 21 octobre 2026, deux jours avant sa sortie américaine, après une première mondiale au BFI London Film Festival le 15 octobre. Et la réception britannique a été rude, au point de faire de ce film le moins bien accueilli de la carrière de Taika Waititi.

Une amie artificielle choisie pour veiller sur une enfant malade

Dans un futur proche où les compagnons dotés d’intelligence artificielle font partie du quotidien, Klara attend en vitrine d’un magasin de la ville. C’est un modèle B1 déjà dépassé, curieux de tout et fasciné par le soleil, dont elle croit qu’il nourrit les êtres. Josie, une adolescente fragile, convainc sa mère Chrissie de l’acheter. Installée dans la maison familiale à la campagne, Klara doit apprendre à devenir l’amie de la jeune fille, et comprendre peu à peu ce que la famille attend réellement d’elle.

Le roman, paru en 2021 et publié en France chez Gallimard dans une traduction d’Anne Rabinovitch, figurait dans la première sélection du Booker Prize. Comme souvent chez Ishiguro, tout passe par le regard d’une narratrice qui ne saisit pas complètement le monde qu’elle observe, ce qui rend l’adaptation particulièrement délicate.

Taika Waititi, de Boy à l’Oscar de Jojo Rabbit

Néo-Zélandais, Taika Waititi s’est fait connaître avec des comédies décalées, Eagle vs Shark en 2007 puis Boy en 2010, avant de co-réaliser avec Jemaine Clement le faux documentaire vampirique What We Do in the Shadows en 2014. Hunt for the Wilderpeople en 2016 lui ouvre les portes de Marvel, qui lui confie Thor: Ragnarok en 2017. En 2019, Jojo Rabbit lui vaut l’Oscar du meilleur scénario adapté. Les années suivantes sont plus contrastées, avec Thor: Love and Thunder en 2022 et Next Goal Wins en 2023, tous deux reçus fraîchement.

Sa signature tient à un mélange de fantaisie, de burlesque et d’émotion. C’est précisément ce ton que plusieurs critiques jugent incompatible avec la mélancolie retenue d’Ishiguro.

Jenna Ortega en androïde, Amy Adams en mère inquiète

Jenna Ortega incarne Klara, Mia Tharia joue Josie et Amy Adams prête ses traits à Chrissie, la mère. Aran Murphy interprète Rick, ami d’enfance et amoureux de Josie, Natasha Lyonne tient le rôle de la gérante du magasin et Rachel House, fidèle de Waititi, celui de Melania, la gouvernante. Steve Buscemi et Harry Greenwood complètent la distribution. Simon Baker avait été engagé pour jouer le père de Josie, mais ses scènes ont été coupées au montage.

Waititi a confié à Nine.com.au, selon Netflix Junkie, que ses filles adolescentes avaient validé le choix de Jenna Ortega. Un détail qui dit bien la volonté de viser un public jeune, bien au-delà des lecteurs du roman.

Six ans de développement avant d’atteindre les salles

Les droits du roman ont été acquis dès juillet 2020 par 3000 Pictures, structure liée à Sony, avec David Heyman, producteur de la saga Harry Potter, via Heyday Films. Dahvi Waller est engagée en 2021 pour écrire le scénario, finalement cosigné avec Waititi, et Kazuo Ishiguro est producteur exécutif. Waititi entre en négociation en 2023 et le tournage débute en janvier 2024 sous le titre de travail Tears and Rain, à Wānaka puis à Auckland, en Nouvelle-Zélande. Michael Giacchino, qui retrouve le cinéaste pour la quatrième fois, signe la musique.

Achevé au printemps 2024, le film a longtemps attendu une date de sortie. Selon ComicBasics, Waititi expliquait encore cette année à Screen Daily qu’il discutait avec le studio du calendrier. Le film dure 1 h 56.

Pourquoi la critique britannique s’est-elle montrée si sévère ?

La projection londonienne a laissé des traces. Dans The Guardian, Peter Bradshaw n’accorde qu’une étoile sur cinq et reproche au film une fantaisie postmoderne envahissante et des interprétations trop appuyées. The Telegraph et The Times donnent eux aussi une seule étoile, ce dernier jugeant le film « sans espoir », noyé dans un sentimentalisme que d’autres films sur les robots compagnons avaient déjà dépassé. Little White Lies accorde deux étoiles, trouvant la première moitié, plus drôle, plus supportable que la seconde.

Sur Screen Rant, Ben Gibbons met 5 sur 10 et parle d’une comédie de science-fiction trop appuyée au message creux. Deadline évoque une méditation sur la vie et la mort prématurée seulement drôle par moments. Au 17 octobre, le film affichait environ 20 % d’avis positifs sur Rotten Tomatoes et un score de 23 sur Metacritic, d’après ComicBasics et Netflix Junkie.

La voix la plus indulgente vient du South China Morning Post. James Mottram y attribue trois étoiles sur cinq à une fable de science-fiction lumineuse, quoique trop sucrée, qui laisse par instants affleurer une part plus sombre.

Un cinéaste de la fantaisie face à un auteur de la retenue

Le cœur du débat est là. Chez Ishiguro, l’émotion naît de ce que Klara ne comprend pas, de ce qui reste sous la surface. Waititi, lui, travaille l’émotion par le décalage, le gag et la couleur. Little White Lies va jusqu’à estimer que peu de réalisateurs seraient moins adaptés à ce roman.

On peut pourtant comprendre le pari. Raconter la solitude d’une machine dévouée à une famille, à l’heure où les assistants conversationnels s’installent dans les foyers, a quelque chose d’immédiatement actuel. Et le choix de Jenna Ortega, que même les critiques les plus sévères n’accablent pas, donne au film un visage capable d’attirer un public qui n’a jamais ouvert Ishiguro. La question reste de savoir si le film tient cette promesse dans sa seconde partie, là où la plupart des critiques décrochent.

La bande-annonce officielle de Klara et le soleil

Faut-il donner sa chance à Klara et le soleil ?

Je retiens de Klara et le soleil une adaptation très attendue qui arrive chargée d’un accueil critique désastreux outre-Manche, et je ne peux pas l’ignorer. Je garde néanmoins une curiosité réelle pour ce que Jenna Ortega fait de ce personnage de machine aimante, et pour la rencontre, même ratée selon beaucoup, entre deux univers aussi éloignés. Les lecteurs du roman y viendront avec prudence, les fans de l’actrice avec plus d’enthousiasme. Pour comparer avec les autres films du 21 octobre, consultez nos Sorties cinéma de la semaine.

Sources

Sylvain

Sylvain Latour

Sylvain aime le cinéma qui provoque une réaction, qu’il s’agisse d’un grand film populaire ou d’une œuvre plus discrète. Il s’attarde autant sur la mise en scène que sur le jeu des acteurs, sans perdre de vue une question simple : est-ce que le film mérite vraiment qu’on lui consacre deux heures ? Ses critiques vont droit au but, avec curiosité mais sans complaisance.