L’Odyssée de Nolan – À vous de juger !

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Matt Damon en Ulysse, Tom Holland en Télémaque, Anne Hathaway en Pénélope, Zendaya en Athéna. Un budget de 250 millions de dollars, 640 km de pellicule IMAX 70mm. Le tout pour raconter l’un des textes fondateurs de la littérature occidentale. Le résultat est à la hauteur de l’ambition, en grande partie.

L’Odyssée a ouvert le 17 juillet aux États-Unis avec 124,5 millions de dollars de recettes domestiques et 264,1 millions au total mondial, le meilleur démarrage de la carrière de Christopher Nolan. En France, le film est sorti le 15 juillet et a réalisé 234 000 entrées le seul premier jour, représentant 94% des entrées sur les nouveautés de la semaine. Les chiffres sont là. Reste à savoir si le film les mérite.

Ce que raconte le film

L’Odyssée suit le roi Ulysse dans son voyage de retour à Ithaque après la guerre de Troie. Dix ans de mer, de monstres, de dieux hostiles et de tentation, pendant que sa femme Pénélope repousse les prétendants qui convoitent son trône, et que son fils Télémaque part à sa recherche. C’est l’un des récits les plus vieux et les plus universels de la civilisation occidentale, et Nolan le sait.

Le cinéaste s’est appuyé sur la traduction de l’Odyssée réalisée en 2017 par la classiciste Emily Wilson, première femme à avoir traduit le texte en anglais, dont la version est réputée pour son souci de précision et sa modernité de ton. Il a également puisé dans l’Énéide de Virgile pour certains personnages absents du texte d’Homère. L’adaptation n’est pas une transposition littérale. C’est une relecture, avec des partis pris clairs et assumés.

Le premier d’entre eux : Ulysse n’est pas un héros triomphant. Matt Damon joue un homme hanté par la chute de Troie, convaincu que la victoire grecque était une démonstration de force absurde dont il porte la culpabilité. C’est un personnage plus sombre, plus intérieur que celui des représentations classiques, et c’est précisément ce qui rend le film intéressant à regarder.

Un casting qui mérite qu’on s’y arrête

Il y a quelque chose de remarquable dans la liste de noms que Nolan a réuni pour L’Odyssée, à une époque où les studios multiplient les avatars numériques et les doublures digitales. Ici, ce sont de vrais acteurs, avec de vrais parcours, et chacun apporte quelque chose au personnage qu’il incarne.

Matt Damon joue Ulysse. C’est sa troisième collaboration avec Nolan après Interstellar et Oppenheimer, mais la première fois qu’il en est le personnage central. On le connaît pour Will Hunting (1997), qu’il a lui-même co-écrit, pour Jason Bourne dont il a incarné le héros dans quatre films, pour Colin Sullivan dans The Departed de Scorsese, et pour Mark Watney dans Seul sur Mars. Un acteur capable de jouer aussi bien l’intelligence que la vulnérabilité, ce qui correspond exactement à la version d’Ulysse que Nolan a voulu construire.

Tom Holland joue Télémaque, le fils parti chercher son père. Le grand public le connaît avant tout comme Peter Parker dans quatre films Spider-Man du MCU depuis 2017, mais il a aussi montré une autre facette dans Cherry de Russo ou The Devil All the Time aux côtés de Robert Pattinson. L’Odyssée est clairement sa sortie la plus ambitieuse hors franchise.

Anne Hathaway joue Pénélope. Elle a déjà travaillé avec Nolan dans The Dark Knight Rises où elle incarnait Catwoman, et dans Interstellar. Son parcours parle pour elle : Le Diable s’habille en Prada, Les Misérables qui lui a valu l’Oscar du meilleur second rôle en 2013, et plus récemment The Idea of You. Elle a déclaré vouloir explorer la fureur de Pénélope plutôt que sa patience, et c’est une lecture du personnage qui mérite d’être vue.

Zendaya joue Athéna, déesse de la sagesse et protectrice d’Ulysse. Elle sort de deux saisons d’Euphoria, de deux films Dune et de Challengers de Luca Guadagnino. Elle découvre Nolan pour la première fois ici, et c’est son fiancé Tom Holland qui lui a annoncé qu’elle était castée.

Robert Pattinson joue Antinoüs, le plus redoutable des prétendants de Pénélope. Après des débuts dans Twilight, il a su construire une carrière d’auteur exigeante avec Good Time et The Lighthouse des frères Safdie, The Batman de Matt Reeves et Tenet de Nolan. Il a déclaré s’être inspiré du personnage de James Woods dans Casino pour construire Antinoüs, ce qui en dit long sur l’angle qu’il a choisi.

Elliot Page joue Sinon, cousin d’Ulysse et personnage central de la ruse du cheval de Troie. Révélé par Juno en 2007, qui lui avait valu une nomination aux Oscars, il est également connu pour la série The Umbrella Academy et pour Inception, sa première collaboration avec Nolan il y a seize ans. Le film marque donc leur retrouvaille après une longue absence, et Sinon, qui ouvre pratiquement le film en gros plan, n’est pas un rôle secondaire.

Charlize Theron joue Calypso, la nymphe qui offre l’immortalité à Ulysse pour le garder sur son île. Oscarisée pour Monster en 2004, elle a aussi marqué les esprits dans Mad Max : Fury Road et dans Tully. C’est sa première collaboration avec Nolan, et elle retrouve Matt Damon vingt-six ans après leur première apparition commune à l’écran dans La Légende de Bagger Vance.

Lupita Nyong’o tient un double rôle : Hélène de Troie et sa sœur Clytemnestre. Oscarisée pour 12 Years a Slave en 2014, elle est aussi connue pour Black Panther et A Quiet Place : Jour 1. Son double rôle dans L’Odyssée est l’une des décisions de casting les plus originales du film.

Ce qui fonctionne vraiment

La technique d’abord. L’Odyssée est le premier long métrage entièrement tourné en pellicule IMAX 70 mm. Hoyte van Hoytema, directeur de la photographie fidèle de Nolan depuis Interstellar, livre un travail d’une beauté rare. Les paysages tournés en Grèce, en Islande, en Écosse, au Maroc et en Sicile ont une texture et une profondeur qui ne ressemblent à aucun film numérique. Vu en IMAX, c’est une expérience visuelle à part entière.

Ludwig Göransson signe la bande originale, sa deuxième collaboration avec Nolan après Oppenheimer. La partition est ambitieuse, parfois envahissante, mais elle sert l’épopée. Elle ne cherche pas la discrétion et c’est le bon choix pour un film de cette envergure.

Matt Damon, déjà présent dans l’univers Nolan, porte le film avec une solidité tranquille. Il n’est pas le guerrier-héros qu’on imaginerait spontanément, et c’est exactement ce que Nolan lui demande. Tom Holland surprend dans le rôle de Télémaque, loin de ses habitudes Marvel, avec une fragilité et une détermination qui fonctionnent bien. Anne Hathaway en Pénélope est sobre et convaincante dans un rôle qui aurait pu être réduit à l’attente, et Charlize Theron en Calypso laisse une impression durable en très peu de temps à l’écran.

Les grandes séquences d’action, le cheval de Troie en ouverture, la scène du Cyclope, digne des meilleurs films de genre comme Barbarian, le passage des Sirènes, tiennent toutes leurs promesses. Nolan sait filmer le spectacle sans le rendre vide, et chacun de ces moments a un enjeu dramatique qui dépasse l’effet visuel.

Ce qui pose problème

La première heure est laborieuse. Le film multiplie les personnages, les lignes narratives et les temporalités sans prendre le temps de les installer clairement. On flotte pendant un bon moment avant de trouver ses repères, et dans un film de presque trois heures, ça pèse.

Nolan fait le choix de moderniser le langage et certaines références culturelles. Travis Scott joue un barde dans une scène de banquet, et Nolan explique ce choix en traçant un parallèle entre le rap et la poésie orale. L’intention est lisible et honnête. L’effet à l’écran est plus discutable, et c’est l’un des moments où le film perd une partie de son audience.

La presse française est plus mitigée que la presse anglophone sur ce point. Les critiques anglophones lui accordent 95% de critiques positives sur Rotten Tomatoes, et les spectateurs lui ont attribué un A au CinemaScore américain. En France, les avis du public sont plus divisés, certains spectateurs reprochant au film un manque d’attachement aux personnages et un rythme inégal qui ne tient pas toujours la distance sur près de trois heures.

Ce clivage est révélateur. L’Odyssée est un film qui demande quelque chose au spectateur. Il ne vous prend pas par la main. Il suppose que vous acceptez son tempo, ses partis pris, et sa façon de traiter un mythe fondateur comme un matériau vivant et pas comme un objet sacré à préserver. Si vous êtes prêt à faire ce chemin avec lui, l’expérience est mémorable. Si vous attendez une épopée classique et linéaire, vous risquez de décrocher.

Nos notes

Pour les amateurs de grand cinéma d’auteur : 8,5/10  Un film ambitieux qui tient la plupart de ses promesses, porté par une technique irréprochable et un Matt Damon habité.

Pour ceux qui cherchent un péplum spectaculaire et accessible : 6,5/10  La première heure est difficile, le rythme est inégal, et certains partis pris modernes peuvent décrocher.

L’expérience IMAX : 9/10  Si vous avez la possibilité de le voir dans ce format, ne passez pas à côté. C’est précisément pour ça que le film a été conçu.

Note globale : 8/10  Un bon film imparfait et courageux, qui préfère l’ambition à la facilité. C’est déjà beaucoup.

Pour qui, pas pour qui

L’Odyssée est fait pour vous si vous aimez le cinéma qui prend le temps de construire quelque chose, si le texte d’Homère vous a un jour fasciné, si vous cherchez une expérience de salle unique, comme peut l’être une expérience 4DX, que le streaming ne pourra jamais reproduire, ou si vous voulez voir ce que 250 millions de dollars donnent entre les mains d’un cinéaste qui refuse de faire un film interchangeable.

Passez votre chemin si vous attendez un récit fluide et héroïque à la manière d’un péplum classique, si les trois heures vous semblent déjà longues à l’idée, ou si les libertés prises avec le texte original vous posent un problème de principe. Le film ne cherche pas à plaire à tout le monde. Et il assume ce choix jusqu’au bout.

L’Odyssée est en salle depuis le 15 juillet. La version IMAX est disponible dans les grandes salles équipées. Avec une concurrence très limitée jusqu’au 31 juillet, date de sortie de Spider-Man : Brand New Day, le film a le temps de trouver son public. Et au vu de son démarrage, il a déjà bien commencé.

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