Chacun, Jean-Paul Dubois part sur les traces d’une épouse disparue dans un monde qui déraille
Deux ans après L’Origine des larmes, Jean-Paul Dubois revient avec Chacun, paru le 2 octobre 2026 aux éditions de l’Olivier (256 pages, 21 euros). Le prix Goncourt 2019 y retrouve son héros fétiche, un Paul ébranlé par la vie, et l’envoie sur les traces d’une épouse disparue alors que le monde, autour de lui, semble perdre la boussole. Je n’ai pas encore lu le livre au moment d’écrire ces lignes, et cet avis repose sur les critiques citées.
Jean-Paul Dubois, un romancier toulousain que l’on attend à chaque rentrée
Né à Toulouse en 1950, longtemps reporter au Nouvel Observateur, Jean-Paul Dubois a bâti livre après livre une œuvre reconnaissable entre toutes. Ses romans ont des titres à rallonge, des héros souvent prénommés Paul, une mélancolie tenace et un humour qui sauve tout. Une vie française, en 2004, lui a valu le prix Femina et le prix du roman Fnac. Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon a reçu le prix Goncourt en 2019 et l’a fait connaître d’un public bien plus large.
En 2024, L’Origine des larmes s’ouvrait sur un Paul qui venait de tuer son père, un livre que L’Éclaireur Fnac qualifie d’« intense et sombre ». Chacun arrive donc avec une attente particulière. Henri-Charles Dahlem, sur We Culte, résume bien ce sentiment lorsqu’il écrit qu’« il est de ces auteurs dont on attend avec gourmandise chaque nouvelle parution ».
Un cardiologue en arrêt maladie et une épouse évaporée sur l’Ariège
Le narrateur s’appelle Paul Weiss-Melville. Il a 56 ans, il est cardiologue et se trouve en arrêt maladie depuis janvier 2024 pour une dépression qui ne le lâche pas. Il vit dans la maison toulousaine de ses parents, Lise et William, morts à quatre mois d’intervalle de la même maladie, dans le même hôpital. Pour garder leur présence, il écoute leurs disques.
Sa femme Rose, prévisionniste à Météo-France, a disparu un matin de janvier lors d’une sortie en kayak sur les rivières de l’Ariège. On a retrouvé l’embarcation brisée sur la berge, jamais le corps. Deux ans plus tard, Paul reçoit des lettres signées de Rose, venues du Japon puis de Chine. Selon la présentation de l’éditeur, il doute qu’elle en soit l’autrice, mais la dernière, postée de Chine, le décide à partir à sa recherche.
Autour de lui gravite une famille aussi attachante qu’agaçante. Il y a sa sœur Chloé, et surtout son frère jumeau Lothar, qui se fait désormais appeler Achille. Ancien homme de l’ombre en politique, il a glissé vers l’extrême droite selon We Culte, et se passionne pour le transhumanisme selon Gilles Pudlowski. Sa femme Alma fréquente assidûment une clinique de chirurgie esthétique à Barcelone, et Paul en tombe amoureux. À l’hôpital, il suit un patient atteint du syndrome de Brugada, une affection cardiaque rare. Le récit l’emmène à moto, une Royal Enfield, vers Toulouse, et c’est sur la route, un 26 février, qu’il apprend à la radio qu’une guerre vient d’éclater.
L’intime et le fracas du monde dans le même mouvement
Ce que la critique salue d’abord, c’est cet art de faire tenir ensemble la douleur la plus privée et le bruit de l’actualité. Henri-Charles Dahlem y voit « la magie du roman », qui « fait cohabiter l’intime le plus enfoui et le fracas planétaire ». Il souligne aussi un sens de la formule qui n’appartient qu’à Dubois, capable de « dire l’essentiel en une formule », et une drôlerie qui mêle tendresse et férocité.
Gilles Pudlowski, sur son blog Les Pieds dans le plat, salue « le virtuose du malaise général ». Pour lui, le roman « ne bouleverse pas la maison Dubois » mais y ouvre « une nouvelle pièce, plus sombre peut-être », avec cette conviction que « le désespoir, lorsqu’il est vraiment observé, peut être très drôle ». Télérama, le 4 octobre, parle d’« une très belle réflexion sur les forces qui nous font tenir », et franceinfo, la veille, d’« un livre drôle, mélancolique et d’une poésie parfois bouleversante ». L’Éclaireur Fnac, qui vend aussi le livre, le juge plus léger que L’Origine des larmes et le présente comme « un roman fleuve dense et complexe ».
Une réserve sur la part de commentaire de l’actualité
Tout n’est pas unanime. Sur Culture31, la critique signée Jean-Marc Le Scouarnec dit préférer « le romancier sensible, faussement détaché mais vraiment profond » au commentateur. Elle reproche au livre de s’attarder trop longuement sur l’actualité politique et judiciaire, tout en saluant des personnages qui « ont leurs qualités et leurs défauts ». La présentation de l’éditeur assume d’ailleurs ce versant, puisque Paul y méprise Donald Trump en pensée entre deux disques.
Cette réserve me semble juste et pas rédhibitoire. Chez Dubois, le monde extérieur a toujours fait irruption dans la vie de ses personnages, et Une vie française faisait déjà défiler les présidences en arrière-plan d’une existence ordinaire. Le risque, avec une actualité aussi brûlante, tient à la rapidité avec laquelle elle vieillit. Le roman aura sans doute plus de force dans dix ans par sa part intime que par ses piques contre l’époque.
Pourquoi Chacun mérite une place sur la pile d’octobre ?
Parce que le dispositif est d’une grande simplicité et d’une grande efficacité. Une disparition sans corps, des lettres dont on ne sait qui les écrit, un homme qui n’arrive plus à vivre et qui pourtant se remet en route. Avec ces éléments, Dubois tient un vrai suspense romanesque, sans jamais renoncer à ses obsessions, la filiation, la fraternité compliquée, la musique comme dernier lien avec les morts.
Parce que le titre lui-même dit quelque chose de beau. Chacun, c’est la façon dont chaque personnage tient debout à sa manière, le frère dans ses délires, la belle-sœur dans ses cliniques, Paul dans ses disques et ses lettres. C’est ce que Télérama appelle les forces qui nous font tenir, et c’est sans doute le cœur du livre.
Je retiens de ce que j’ai lu sur Chacun l’image d’un Dubois fidèle à lui-même, plus sombre et peut-être plus politique, toujours aussi drôle dans le désespoir. Les lecteurs qui l’ont découvert avec le Goncourt y retrouveront sa voix intacte, et ceux qui le suivent depuis longtemps y verront une pièce de plus, plus sombre, dans une maison qu’ils connaissent par cœur. C’est l’un des romans français que je lirai en priorité cet automne.
Retrouvez les autres parutions de la semaine sur le hub Sorties livres de la semaine.
Sources
- Jean-Paul Dubois, Chacun, que raconte le livre du prix Goncourt ? (L’Éclaireur Fnac)
- « Chacun », Jean-Paul Dubois face au vertige du monde (We Culte)
- Jean-Paul Dubois, chacun son malaise (Les Pieds dans le plat)
- Chacun de Jean-Paul Dubois (Culture31)
Sylvie
