Off the Wall (1979) : comment Michael Jackson a inventé la pop adulte
Off the Wall naît d’une rencontre sur le tournage du Wiz
En 1978, Michael Jackson a tout juste vingt ans quand il tourne dans Le Magicien noir (The Wiz), une adaptation du Magicien d’Oz produite par Motown et Universal, aux côtés de Diana Ross et de Richard Pryor. Jackson y interprète l’Épouvantail. Le directeur musical du film s’appelle Quincy Jones. C’est sur ce tournage que les deux hommes se lient vraiment, et que germe l’idée de travailler ensemble sur un disque. Jackson vient tout juste de quitter Motown, le label qui l’a vu grandir avec ses frères dans les Jackson 5, pour signer chez Epic Records, une filiale de CBS. Il cherche un espace où affirmer une carrière solo qui ne soit plus celle d’un enfant prodige, mais celle d’un artiste adulte capable de choisir sa musique.
Qui a écrit et produit Off the Wall ?
Quincy Jones produit l’intégralité de l’album, sorti le 10 août 1979 chez Epic. Les sessions se déroulent de décembre 1978 à juin 1979 dans plusieurs studios de Los Angeles, notamment Allen Zentz, Westlake Audio et Cherokee Studios. La prise de son et le mixage sont confiés à Bruce Swedien, ingénieur qui accompagnera Jackson jusqu’à Thriller et Bad quelques années plus tard.
Côté écriture, Jackson signe lui-même trois titres, dont le single d’ouverture « Don’t Stop ‘Til You Get Enough », qu’il co-produit avec Jones. Le compositeur et arrangeur britannique Rod Temperton, alors leader du groupe Heatwave, fournit trois morceaux clés de l’album, « Rock with You », « Off the Wall » et « Burn This Disco Out ». Stevie Wonder co-signe « I Can’t Help It » avec Susaye Greene, Paul McCartney offre « Girlfriend », et le duo Carole Bayer Sager et David Foster écrit « It’s the Falling in Love », interprété avec la chanteuse Patti Austin. Le bassiste Louis Johnson, du duo Brothers Johnson, cosigne quant à lui « Get on the Floor » avec Jackson.
Quels musiciens ont donné à l’album sa signature sonore ?
La liste des musiciens de session explique en grande partie la texture si particulière du disque, à la croisée du disco, de la funk et de la pop. Louis Johnson tient la basse, John Robinson la batterie, Greg Phillinganes les claviers, Rhodes et synthétiseurs. Plusieurs guitaristes se relèvent sur les différentes pistes, parmi lesquels David Williams, Phil Upchurch, Larry Carlton et Wah Wah Watson. La section de cuivres est arrangée par Jerry Hey, tandis que le percussionniste brésilien Paulinho Da Costa apporte une couleur latine à plusieurs titres. Les arrangements de cordes sont signés Ben Wright et Johnny Mandel. Randy Jackson, le frère de Michael, intervient aux percussions sur le morceau d’ouverture.
La critique salue immédiatement un disque hors norme
Dès sa sortie, la presse américaine et britannique perçoit qu’il se passe quelque chose de nouveau. Dans le Village Voice, Robert Christgau crédite Jackson et Jones d’avoir façonné le meilleur groove dansant de l’année.
« Michael and producer Quincy Jones have fashioned the dance groove of the year, and Michael’s vocabulary of grunts, squeals, hiccups, moans, and asides is a vivid reminder that he’s grown up. » Robert Christgau, The Village Voice, 1979.
Stephen Holden, dans Rolling Stone, salue un disque de « glamour disco post-Motown à son niveau le plus raffiné » et compare la trajectoire de Jackson à celle de Stevie Wonder s’émancipant du même label quelques années plus tôt. Le magazine britannique Melody Maker décrit un artiste « à l’aise, sûr de lui et maître de son propos », tandis que Sounds qualifie le disque de petit bijou et distingue particulièrement la ballade « She’s Out of My Life ». Le Los Angeles Times le désigne comme l’un des meilleurs albums R&B de l’année.
Pourquoi les Grammy Awards ont-ils boudé l’album ?
Le succès commercial est pourtant au rendez-vous. L’album atteint la troisième place du Billboard 200 et reste près de neuf mois dans le top 10. Il devient le premier disque d’un artiste solo à produire quatre singles classés dans le top 10 du Billboard Hot 100, « Don’t Stop ‘Til You Get Enough » et « Rock with You » atteignant tous deux la première place. Trois millions d’exemplaires sont vendus aux Etats-Unis dès la fin de l’année 1979.
Cette reconnaissance commerciale et critique ne se traduit pourtant pas aux Grammy Awards de 1980. Off the Wall ne remporte qu’un seul trophée, celui de la meilleure performance vocale R&B masculine pour « Don’t Stop ‘Til You Get Enough », et n’obtient aucune nomination dans la catégorie album de l’année. Jackson exprimera plus tard sa déception face à ce qu’il considère comme un désaveu de l’industrie.
Comment Off the Wall est-il devenu un classique culte au fil des décennies ?
C’est précisément ce décalage entre l’accueil de l’époque et la place que l’album occupe aujourd’hui qui a construit son statut culte. En 2008, Off the Wall est intronisé au Grammy Hall of Fame, la même année que Thriller. En 2025, le disque obtient la certification Diamant de la RIAA aux Etats-Unis, pour dix millions d’exemplaires écoulés, et dépasse les vingt millions de ventes dans le monde.
Les classements critiques ont, eux aussi, régulièrement réévalué l’album à la hausse. Rolling Stone le place à la 36e position de sa liste des 500 plus grands albums de tous les temps dans son édition de 2020, contre la 68e place dans les versions précédentes. Le Guardian le classe parmi les cent meilleurs albums jamais enregistrés, et le magazine Blender l’inclut dans son top 20. AllMusic lui attribue la note maximale, saluant « un disque d’une fraîcheur immense, qui reste vibrant des années après sa sortie ». C’est d’ailleurs une opinion fréquente chez les critiques musicaux, souvent plus enthousiastes envers Off the Wall que envers Thriller sur le plan strictement artistique, même si ce dernier reste et restera sans doute l’album le plus vendu de l’histoire. Des artistes bien plus récents, comme The Weeknd, ont cité l’influence directe du disque sur leur propre approche vocale.
Un disque qui a changé la définition même de la pop adulte
Ce que je retiens surtout de Off the Wall, c’est la façon dont il a réussi à faire coexister deux choses qui semblaient incompatibles à l’époque, l’exubérance disco d’une pièce comme « Burn This Disco Out » et la vulnérabilité presque nue de « She’s Out of My Life ». Cette amplitude, portée par une équipe de musiciens et d’arrangeurs au sommet de leur art, explique pourquoi l’album continue d’être écouté et cité bien après la vague disco qui l’a vu naître. Il a posé les bases d’une collaboration avec Quincy Jones qui allait, trois ans plus tard, accoucher de Thriller, mais il mérite d’être entendu pour ce qu’il est en lui-même, le moment où un enfant du groupe familial est devenu, à vingt ans, un artiste à part entière.
Patrick
