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Goodbye Yellow Brick Road (1973) : comment Elton John a bâti son chef-d’œuvre dans un château français

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En 1973, Elton John n’est déjà plus un inconnu. Il enchaîne les succès des deux côtés de l’Atlantique. Pourtant, c’est avec Goodbye Yellow Brick Road, double album paru le 5 octobre 1973 chez DJM Records, qu’il passe du statut de vedette à celui de phénomène planétaire. Dix-sept chansons, 76 minutes de musique, un voyage qui va de l’ouverture symphonique de Funeral for a Friend au rock de taverne de Saturday Night’s Alright for Fighting. Plus de cinquante ans après, ce disque reste son album studio le plus vendu et l’un des monuments de la pop des années 1970. Voici comment il est né, d’un faux départ en Jamaïque à un château de la campagne française.

Un pianiste au sommet qui voulait encore monter plus haut

Au moment où il prépare ce nouveau projet, Elton John vient de signer deux numéros un consécutifs aux États-Unis. Honky Château, sorti en 1972, a ouvert la voie. Don’t Shoot Me I’m Only the Piano Player, paru le 26 janvier 1973, a suivi le même chemin et lui a offert au passage son premier numéro un au Royaume-Uni, porté par Crocodile Rock, premier single classé numéro un aux États-Unis, et par Daniel. Ces deux disques ont été enregistrés au même endroit, le château d’Hérouville, près de Pontoise, transformé en studio résidentiel par le compositeur Michel Magne.

Derrière le chanteur, une équipe soudée s’est installée. Bernie Taupin écrit les paroles, seul, puis les confie à Elton qui compose la musique. Gus Dudgeon produit. Le groupe de scène, Davey Johnstone aux guitares, Dee Murray à la basse et Nigel Olsson à la batterie, joue désormais sur les disques. Selon la Grammy Recording Academy, Goodbye Yellow Brick Road est le septième album du tandem John et Taupin. C’est aussi celui où leur méthode atteint son régime maximal.

Pourquoi les sessions de Jamaïque ont-elles tourné court ?

L’idée de départ était exotique. Les Rolling Stones venaient d’enregistrer Goats Head Soup à Kingston, et l’équipe d’Elton John décide de les imiter. Selon le récit publié sur le site officiel du chanteur, Elton espérait y être « coupé du monde et tranquille ». Fin janvier 1973, il arrive au Dynamic Sound Studio avec Taupin, Dudgeon, l’ingénieur Ken Scott et ses musiciens, en plein combat Frazier contre Foreman.

Rien ne fonctionne. Le climat social est tendu, des conflits sociaux agitent l’île, et Ken Scott se souvient que toute l’équipe était « terrifiée ». Le studio manque de micros, le piano déçoit, le son est mauvais. Davey Johnstone raconte qu’une première version de Saturday Night’s Alright for Fighting sonnait « comme un essaim d’abeilles en colère ». Dans les colonnes de Sound On Sound, Bernie Taupin résume la situation d’une phrase sévère, il n’y avait « pas une seule bonne vibration » dans les lieux. Au bout d’un jour ou deux, la troupe plie bagage.

Le séjour n’a pourtant pas été inutile. Selon Wikipedia, Elton John compose l’essentiel des mélodies en trois jours dans sa chambre du Pink Flamingo Hotel de Kingston, à partir des textes que Taupin a écrits en deux semaines et demie. L’album porte alors des titres provisoires, Vodka and Tonics puis Silent Movies, Talking Pictures, ce dernier trahissant déjà l’obsession cinématographique du parolier.

Le château d’Hérouville, usine à chansons en deux semaines

Quatre mois plus tard, le groupe revient en terrain connu. L’enregistrement démarre le 7 mai 1973 au château d’Hérouville, sur une console MCI 416 et un magnétophone Ampex seize pistes, avec cette fois l’ingénieur David Hentschel. Les trois premiers titres mis en boîte sont ceux qui ouvriront la face A.

Sound On Sound décrit une installation modeste. Une petite salle moquettée, aucune cabine d’isolation, des amplis cachés derrière des paravents, et une boîte en bois construite à la demande de Dudgeon pour couvrir le piano à queue. Seize pistes seulement, ce qui oblige le groupe à économiser l’espace pour laisser de la place aux cordes ajoutées plus tard à Londres.

La méthode de travail tient du marathon joyeux. Taupin, qui évoque un « nouvel élan » d’écriture au château, glisse ses textes à Elton. Celui-ci s’installe dans le coin où l’on prend le petit déjeuner, devant un petit piano électrique, et compose. Les musiciens apprennent la chanson pendant qu’elle s’écrit, puis l’enregistrent. « Souvent, on gardait la première prise », confie Davey Johnstone. David Hentschel affirme avoir vu Elton écrire Candle in the Wind au piano pendant le petit déjeuner. Gus Dudgeon, cité par le site officiel, résumait en 1993 cette fièvre ainsi, « il écrivait chanson après chanson ». Selon Wikipedia, le tandem achève 22 morceaux dont 18 sont retenus. Il y a de quoi remplir un double album.

Gus Dudgeon et l’art de l’accident heureux

Une fois les bases enregistrées en France, Dudgeon et Hentschel rentrent aux studios Trident de Londres pour les ajouts et le mixage. Del Newman y signe des arrangements orchestraux pour six titres. Ray Cooper ajoute son tambourin à All the Girls Love Alice, Kiki Dee des chœurs, et Leroy Gómez un solo de saxophone sur Social Disease.

Le producteur a une philosophie qu’il formulera plus tard auprès de Sound On Sound, les « accidents heureux arrivent tout le temps ». L’exemple le plus célèbre est Bennie and the Jets. En entendant l’accord de piano initial, Dudgeon décide de transformer la chanson en faux enregistrement public. Il ajoute un écho, puis des applaudissements tirés notamment d’un concert de Jimi Hendrix à l’île de Wight, tandis que Hentschel et l’assistant Peter Kelsey enregistrent sifflets, claquements de mains et piétinements. Il avoue ne même pas avoir demandé l’avis d’Elton. Le résultat deviendra l’un des titres les plus reconnaissables du répertoire.

Hentschel signe aussi l’ouverture de Funeral for a Friend au synthétiseur ARP, en reprenant des thèmes d’autres chansons de l’album. Ce prélude instrumental, enchaîné à Love Lies Bleeding, forme un bloc de plus de onze minutes qui donne au disque son allure de grande fresque.

Hollywood, nostalgie et désillusion, les obsessions de Bernie Taupin

Les paroles de Taupin dessinent un album de cinéma. On y croise un gangster de la Prohibition dans The Ballad of Danny Bailey (1909–34), un cow-boy de l’écran dans Roy Rogers, et surtout Marilyn Monroe, sujet de Candle in the Wind. Taupin a précisé plus tard que la chanson aurait pu tout aussi bien parler de James Dean ou de Jim Morrison, de ces étoiles brûlées trop vite.

La chanson titre porte le cœur du projet. Selon Taupin, elle raconte ce que ressent un gamin de la campagne qui débarque en ville et découvre que la gloire peut décevoir. La route de briques jaunes du Magicien d’Oz devient le symbole d’un rêve qu’on choisit de quitter. Stewart Mason, critique d’AllMusic cité par Sound On Sound, y voit « très probablement le plus beau moment vocal » d’Elton John, qui passe de la voix de poitrine à la voix de tête. Dudgeon jurait d’ailleurs que la voix n’avait pas été accélérée, c’était simplement la manière étrange qu’Elton avait choisie de la chanter.

À l’autre bout du spectre, Saturday Night’s Alright for Fighting puise dans les souvenirs d’un pub de Market Rasen que Taupin fréquentait adolescent. La pochette, une illustration d’Ian Beck montrant Elton entrer dans une affiche de la route de briques jaunes, prolonge cet imaginaire. Billboard l’a classée en 2023 au 74e rang des meilleures pochettes de tous les temps.

Un raz-de-marée dans les classements

Les singles préparent le terrain. Saturday Night’s Alright for Fighting sort le 29 juin 1973 et atteint la 7e place au Royaume-Uni et la 12e aux États-Unis. La chanson titre, publiée le 7 septembre, grimpe à la 6e place britannique et à la 2e place du Billboard Hot 100. Puis vient Bennie and the Jets, publié aux États-Unis en février 1974 à l’initiative de la radio. Selon Wikipedia, la station CKLW de Windsor, en Ontario, le matraque, le titre devient numéro un sur le marché de Detroit puis numéro un du Hot 100. Il entre même au classement soul de Billboard, à la 15e place, et vaut à Elton une invitation dans l’émission Soul Train en 1975.

L’album, lui, entre au Billboard 200 à la 17e place, atteint la première place lors de sa quatrième semaine et y reste huit semaines d’affilée. Il termine meilleure vente d’albums de l’année 1974 aux États-Unis, selon les classements de fin d’année cités par Wikipedia. Il est aussi numéro un au Royaume-Uni, deux semaines, ainsi qu’en Australie et au Canada.

Les certifications suivent. La RIAA lui décerne un disque d’or dès le 12 octobre 1973, puis le porte à huit fois platine en février 2014, soit 8 millions d’unités. Au Royaume-Uni, le BPI l’a certifié platine pour l’édition d’origine et double platine pour la réédition de 2014. En Australie, l’ARIA affiche dix disques de platine pour l’édition originale. Les ventes mondiales varient selon les sources, plus de 20 millions d’exemplaires selon Wikipedia, plus de 30 millions selon la présentation de la Bibliothèque du Congrès relayée par la Grammy Recording Academy. Toutes s’accordent sur un point, c’est l’album studio le plus vendu de sa carrière.

Une critique d’époque partagée, une postérité unanime

À sa sortie, la presse ne crie pas immédiatement au chef-d’œuvre. Dans Rolling Stone, Stephen Davis livre en novembre 1973 une critique jugée mitigée, et Robert Christgau ne lui accorde qu’un B dans son guide.

Le temps a tranché dans l’autre sens. Rolling Stone le classe 91e de ses 500 plus grands albums de tous les temps en 2003 et 2012, puis 112e dans la version révisée de 2020. Il entre au Grammy Hall of Fame en 2003 et figure dans l’ouvrage 1001 albums qu’il faut avoir écoutés dans sa vie. En avril 2025, la Bibliothèque du Congrès l’ajoute à son National Recording Registry, réservé aux enregistrements jugés culturellement, historiquement ou esthétiquement importants. À cette occasion, Elton John déclarait que l’album représentait « le sommet de nos capacités » et « la perfection absolue ».

Certaines chansons ont connu une seconde vie spectaculaire. Candle in the Wind revient en version live en 1988 dans le top 10 britannique et américain, puis, réécrite en 1997 en hommage à Diana, devient selon le Guinness World Records le deuxième single le plus vendu au monde avec 33 millions d’exemplaires.

Des rééditions qui prolongent la route

Le disque n’a jamais cessé d’être réédité. Après des CD simples au début des années 1990, une édition deluxe du 30e anniversaire paraît en 2003 avec quatre titres bonus, dont Jack Rabbit et Screw You (Young Man’s Blues), ainsi qu’un DVD sur la fabrication de l’album. Greg Penny en signe des mixages 5.1, puis plus récemment un mixage Dolby Atmos. L’édition super deluxe du 40e anniversaire, en 2014, ajoute neuf reprises par des artistes d’aujourd’hui, parmi lesquels Ed Sheeran, Fall Out Boy et Zac Brown Band, ainsi que neuf titres live captés à l’Hammersmith Odeon en décembre 1973. Cette réédition remonte alors à la 12e place des ventes britanniques.

Ce que je retiens de ce voyage au bout de la route de briques jaunes

Je retiens d’abord une leçon de méthode. Un faux départ en Jamaïque, deux semaines dans un château du Val-d’Oise, un parolier qui écrit seul et un compositeur qui transforme ses textes en chansons à l’heure du petit déjeuner. Rien de tout cela ne ressemble à un plan de carrière, et c’est peut-être pour cela que le disque respire autant. Je retiens ensuite son ampleur, rare dans la pop, qui permet de passer d’un requiem instrumental à un rock de bagarre, d’un hommage à Marilyn à une ballade sur la fin des illusions. Gus Dudgeon a su capter cette abondance sans l’étouffer, avec ses « accidents heureux ».

Comme Off the Wall pour Michael Jackson ou le premier album de Whitney Houston, Goodbye Yellow Brick Road marque le moment où un artiste devient une institution. Et comme la bande originale de The Jazz Singer pour Neil Diamond, il prouve que la critique d’un instant pèse peu face au public. Pour suivre l’actualité des disques qui font l’événement aujourd’hui, rendez-vous sur notre page Hit-parade des albums de la semaine.

Sources

Patrick, « So goodbye yellow brick road« 

Patrick Msika

Patrick écoute de tout, passe volontiers d’un vieux standard de jazz à une découverte électro, mais revient toujours avec un faible assumé pour les rythmes brésiliens et la bossa nova. Des clubs de jazz de Chicago aux petites salles parisiennes, il aime autant les artistes que les lieux où la musique prend vie. Curieux, mélomane et lui-même un peu guitariste à ses heures, il écrit comme il écoute : sans chapelle, avec beaucoup d’oreille et l’envie de partager ce qui mérite vraiment d’être entendu.