Whitney Houston (1985) : comment le premier album d’une inconnue de 21 ans a changé la pop
Un an et demi de gestation, un budget qui double en cours de route, et au bout, l’album de débuts le plus vendu de l’histoire pour une artiste solo. Whitney Houston, premier album éponyme de la chanteuse, sort le 14 février 1985 chez Arista Records. Quarante ans plus tard, il reste une référence absolue de la pop-soul, et le point de départ obligé pour comprendre tout ce qui a suivi dans la musique afro-américaine grand public.
Comment Clive Davis a-t-il découvert Whitney Houston ?
Tout part d’un concert dans un club de jazz de Manhattan. Clive Davis, patron d’Arista Records, y repère une chanteuse de 19 ans encore inconnue du grand public, et la signe le 10 avril 1983. Le développement de l’album se révèle pourtant beaucoup plus laborieux que prévu. Davis peine à réunir les producteurs et les chansons à la hauteur de la voix qu’il vient de découvrir, si bien que le budget initial de 200 000 dollars finit par doubler, pour atteindre 400 000 dollars au moment où le disque est bouclé.
Le déclic vient du producteur Kashif, qui propose le titre « You Give Good Love », que Whitney Houston enregistre en une seule prise. Cette chanson devient le premier single de l’album, sorti le 22 février 1985, et atteint la troisième place du Billboard Hot 100 et la première place des classements R&B.
Qui a produit et composé les titres de l’album ?
Clive Davis assure la production exécutive de l’ensemble, mais confie chaque titre à des producteurs différents selon leur spécialité. Kashif s’occupe de « You Give Good Love » et « Thinking About You ». Jermaine Jackson, frère de Michael Jackson, produit « Someone for Me », « Nobody Loves Me Like You Do » et « Take Good Care of My Heart ». Michael Masser signe les productions les plus marquantes de l’album sur le plan commercial, « Saving All My Love for You », « All at Once », « Hold Me » et surtout « Greatest Love of All ». Enfin, Narada Michael Walden produit « How Will I Know », titre qui deviendra l’un des moments les plus emblématiques de l’album grâce à son clip diffusé en boucle sur MTV.
Pourquoi cet album a-t-il mis autant de temps à s’imposer en tête des ventes ?
L’album met beaucoup de temps à décoller commercialement. Il débute très loin dans les classements, à la 166e place du Billboard 200, avant de gravir lentement les échelons au fil de la sortie des singles. Il lui faudra cinquante-cinq semaines pour atteindre la première place du Billboard 200, la progression la plus lente vers le sommet depuis l’album de Fleetwood Mac de 1976, qui avait mis cinquante-huit semaines. Une fois arrivé en tête, l’album y reste quatorze semaines non consécutives entre mars et juin 1986, reste quarante-six semaines dans le top 10, un record égalé à l’époque avec le mythique Tapestry de Carole King, et passe cent soixante-deux semaines au total dans le classement. Il devient l’album le plus vendu de l’année 1986 aux États-Unis, une première pour une artiste féminine.
Quelle a été la portée critique et commerciale de l’album ?
Avec plus de 30 millions d’exemplaires vendus dans le monde, Whitney Houston devient le premier album de débuts d’une artiste féminine solo à être certifié disque de diamant aux États-Unis, le 25 janvier 1994. Il a depuis atteint la certification quatorze fois platine par la RIAA. L’album se classe numéro un au Canada, en Australie, en Norvège, en Suède et en Italie, et numéro deux au Royaume-Uni, en Allemagne et en Suisse.
La critique de l’époque salue déjà une voix hors norme. Dans Rolling Stone, Don Shewey décrit Whitney Houston comme « l’une des voix nouvelles les plus excitantes depuis des années », tout en jugeant certains titres « sans relief ». Le New York Times loue sa « dignité et son élégance » à travers la plume de Stephen Holden. Sur AllMusic, Stephen Thomas Erlewine ira jusqu’à qualifier l’album de « fondation de la diva-pop », une expression restée célèbre pour désigner tout un courant de la musique populaire qui suivra. L’album a depuis figuré à plusieurs reprises dans le classement des 500 plus grands albums de tous les temps du magazine Rolling Stone, et a été intronisé au Grammy Hall of Fame en 2013.
« Greatest Love of All » et le tabou du Best New Artist
Sur les scènes des Grammy Awards de 1986, l’album décroche quatre nominations, dont celle du meilleur album de l’année, et remporte le prix de la meilleure performance vocale pop féminine pour « Saving All My Love for You ». Un épisode reste néanmoins comme une controverse de l’époque, Whitney Houston se voit jugée inéligible au prix du meilleur nouvel artiste en raison de participations vocales antérieures sur des albums de Jermaine Jackson et de Teddy Pendergrass parus en 1984. Clive Davis avait alors protesté publiquement contre cette décision, jugée incohérente avec le traitement réservé à d’autres artistes. Le prix ira finalement à Sade.
Ce que cet album a changé pour la musique afro-américaine
Au-delà des chiffres, Whitney Houston ouvre la voie à toute une génération de chanteuses afro-américaines à la voix puissante sur le marché grand public des années 1980 et 1990. L’album transforme durablement le paysage du R&B commercial, et impose des compositeurs et producteurs afro-américains jusque-là trop souvent ignorés par les programmations radio grand public. Quarante ans après sa sortie, il reste le socle sur lequel s’est construite l’une des plus grandes carrières vocales de l’histoire de la pop.
Patrick
