Musique

The Jazz Singer (1980) : comment Neil Diamond a sauvé en musique un film éreinté

5/5 - (1 vote)

À l’automne 1980, Neil Diamond tente le pari le plus risqué de sa carrière. Il tient le premier rôle d’un film, face à Laurence Olivier, et en signe toute la musique. Le film sera étrillé, son interprétation récompensée par un Razzie. La bande originale, elle, deviendra son plus gros succès commercial aux États-Unis. Rarement un album aura autant survécu à l’œuvre qu’il accompagnait.

Neil Diamond arrive à ce projet au sommet de sa popularité

Quand le film se prépare, Neil Diamond n’a plus rien à prouver comme chanteur. Il a commencé comme auteur pour les éditeurs new-yorkais, écrit « I’m a Believer » pour les Monkees, puis enchaîné les succès sous son nom, de « Solitary Man » chez Bang Records à « Cracklin’ Rosie » et « Song Sung Blue », tous deux numéros un du Hot 100 à l’époque Uni/MCA. Le double album en public Hot August Night, enregistré en 1972 au Greek Theatre de Los Angeles, a fixé sa stature de bête de scène.

En 1973, il rejoint Columbia avec une avance réputée d’un million de dollars par album. Son premier disque pour le label est déjà une bande originale, celle de Jonathan Livingston Seagull. Le film déçoit la critique, mais le disque grimpe à la deuxième place du classement Billboard et remporte un Golden Globe et un Grammy. Ce précédent compte, car il annonce exactement ce qui va se reproduire sept ans plus tard. En 1978, son duo « You Don’t Bring Me Flowers » avec Barbra Streisand atteint la première place.

La période n’est pourtant pas sereine. En 1979, Diamond s’effondre sur scène à San Francisco et subit une opération de douze heures pour retirer une tumeur à la colonne vertébrale. C’est dans ce contexte qu’il s’engage dans un tournage de cinéma, son tout premier rôle d’acteur.

Pourquoi un artiste Columbia publie-t-il ce disque chez Capitol ?

C’est l’un des détails les plus curieux de l’histoire. Diamond est alors sous contrat avec Columbia, mais The Jazz Singer paraît chez Capitol Records. L’explication est industrielle. Le film est produit par EMI Films, qui appartient au même groupe que Capitol, et la musique du film suit donc la maison mère. L’album sort le 10 novembre 1980 sous le titre complet The Jazz Singer (Original Songs from the Motion Picture). Le catalogue reviendra plus tard dans le giron de Diamond, avec une réédition Columbia en 1996 aux États-Unis, puis une réédition mondiale chez Capitol en 2014.

Un remake du premier grand film parlant de l’histoire

Le film de 1980 reprend une histoire chargée de symboles. The Jazz Singer d’Alan Crosland, sorti par Warner Bros. en octobre 1927 avec Al Jolson, est le premier long métrage doté de musique et de dialogues synchronisés, celui qui a ouvert l’ère du parlant. Il adapte une pièce de Samson Raphaelson créée en 1925, sur le fils d’un chantre de synagogue qui choisit la scène populaire contre la tradition familiale. Le sujet avait déjà été repris en 1952 et à la télévision en 1959.

La version de 1980 naît dans la douleur. Le projet démarre chez MGM en 1977, est abandonné l’année suivante, puis repris par EMI. Sidney J. Furie commence le tournage avant d’être renvoyé le 3 mars 1980. Richard Fleischer prend la suite le 17 mars et qualifie les images héritées de « basket case », autrement dit d’un cas désespéré. Laurence Olivier joue le chantre Rabinovitch pour un cachet d’un million de dollars, Lucie Arnaz remplace Deborah Raffin, et Diamond incarne le fils tenté par la pop. Le film sort le 19 décembre 1980, un peu plus d’un mois après le disque.

Bob Gaudio et une équipe de fidèles à la manœuvre

La production est confiée à Bob Gaudio, l’ancien claviériste des Four Seasons, auteur de « Sherry », « Big Girls Don’t Cry » ou « Can’t Take My Eyes Off You ». Il produira plusieurs albums de Diamond et signe ici aussi les arrangements vocaux. L’enregistrement se fait en 1980 dans une demi-douzaine de studios de la région de Los Angeles, parmi lesquels le Record Plant, Sunset Sound et Cherokee Studios, avant un mastering au Mastering Lab.

Autour du chanteur, on retrouve le noyau de son groupe de scène. Alan Lindgren tient les claviers et dirige l’orchestre sur la plupart des titres phares, Tom Hensley se charge des autres arrangements, Richard Bennett et Doug Rhone sont aux guitares, Reinie Press à la basse, Dennis St. John à la batterie et à la direction musicale, King Errisson et Vince Charles aux percussions. Un chœur et un grand orchestre complètent le tableau, ce qui donne au disque son ampleur de grand spectacle.

Gilbert Bécaud, le Français derrière les chansons du film

La surprise, pour un lecteur français, se trouve dans les crédits. Gilbert Bécaud cosigne cinq des quatorze titres, dont « Love on the Rocks », mais aussi « Summerlove », « On the Robert E. Lee », « Hey Louise » et « Songs of Life ». Le chanteur français connaissait bien le marché américain, où « Et maintenant » et « Je t’appartiens » avaient déjà fait carrière sous les titres « What Now My Love » et « Let It Be Me ».

La genèse de « Love on the Rocks » tient de l’anecdote savoureuse. Selon la page consacrée à la chanson, elle est née comme une blague teintée de reggae intitulée « Scotch on the Rocks », clin d’œil à la boisson préférée de Bécaud, avant que les deux auteurs n’en mesurent le potentiel et ne la réécrivent en ballade sérieuse. Bécaud l’enregistrera ensuite en français sous le titre « L’Amour est mort ». En revanche, « Hello Again » n’est pas de lui. La ballade est cosignée par Diamond et Alan Lindgren, son pianiste. Le reste du disque mêle compositions de Diamond, pièces liturgiques comme « Adon Olom » et « Kol Nidre », et un « Jerusalem » qui dit le cœur juif de l’histoire.

Trois singles dans le top 10, une rareté pour une bande originale

Le disque est lancé par « Love on the Rocks » dès octobre 1980. Le titre monte à la deuxième place du Billboard Hot 100, où il reste trois semaines en janvier 1981, et se classe troisième du palmarès adulte contemporain. « Hello Again » suit en janvier 1981 et atteint la sixième place du Hot 100. « America », publié en avril, se hisse à la huitième place et devient le sixième numéro un de Diamond au classement adulte contemporain.

L’album, lui, culmine à la troisième place du Billboard 200 et au même rang au Royaume-Uni. Il entre dans le top 10 aux Pays-Bas, au Canada et en Australie. La RIAA l’a certifié quintuple disque de platine le 5 décembre 1991, soit cinq millions d’exemplaires expédiés aux États-Unis, ce qui en fait la meilleure vente de Neil Diamond dans son pays. S’y ajoutent un triple platine au Canada et un disque de platine au Royaume-Uni.

Un film éreinté, un disque triomphant

La réception du film est cruelle. Roger Ebert lui accorde une étoile sur quatre, et l’agrégateur Rotten Tomatoes ne recense aujourd’hui que 26 % d’avis positifs. Lors de la toute première cérémonie des Razzie Awards, Diamond reçoit le prix du pire acteur et Olivier celui du pire second rôle. Le paradoxe est total, puisque Diamond décroche dans le même temps une nomination aux Golden Globes pour ce rôle. Lui-même dira plus tard s’être senti comme « un poisson hors de l’eau » devant la caméra.

Le contraste avec le disque frappe d’autant plus. Le film rapporte environ 14 millions de dollars lors de sa première exploitation américaine, en dessous de son seuil de rentabilité, tandis que la bande originale aurait rapporté à Diamond plus de 6 millions de dollars, contre un cachet d’acteur d’environ 2,5 millions. Pour la deuxième fois après Jonathan Livingston Seagull, une bande originale de Diamond fait bien mieux que le film qui lui sert de vitrine.

« America » a fini par échapper au film

Quarante-cinq ans plus tard, c’est « America » qui porte la mémoire de l’album. La chanson raconte de façon lumineuse l’histoire de l’immigration vers les États-Unis et se termine sur une citation de « My Country, ‘Tis of Thee ». Bien que la version single soit enregistrée en studio, des acclamations ajoutées lui donnent l’allure d’un enregistrement en concert, et elle est devenue un moment clé des tournées de Diamond.

Ses usages publics ont suivi. Michael Dukakis en fait l’hymne de sa campagne présidentielle de 1988, la chanson clôt le film Born in East L.A., accompagne la promotion des Jeux olympiques de 1996, et Diamond la chante lors de la cérémonie du centenaire de la statue de la Liberté. Après le 11 septembre 2001, il modifie un vers en concert pour en faire un appel à se lever pour l’Amérique. Selon Nielsen SoundScan, le titre s’était encore vendu à plus de 634 000 téléchargements aux États-Unis en 2017.

Je retiens un album plus grand que son film

The Jazz Singer est souvent cité comme un accident industriel côté cinéma, mais je retiens surtout un disque d’une redoutable efficacité, qui a donné à Neil Diamond trois de ses chansons les plus durables et son record de ventes. Il raconte aussi une belle histoire transatlantique, celle d’un chanteur américain et d’un Français réunis autour d’une ballade née d’un verre de scotch. Le film s’est effacé, les chansons sont restées. Mais moi je reste fan !

La série « histoire de l’album » continue ainsi son exploration des disques qui ont marqué la pop, après le premier album de Whitney Houston et Off the Wall de Michael Jackson, qui appartiennent à la même charnière entre la fin des années 1970 et les années 1980. Pour suivre l’actualité des disques qui comptent aujourd’hui, rendez-vous sur notre hit-parade albums de la semaine.

Sources

Patrick, « Love on the Rocks« 

Patrick Msika

Patrick écoute de tout, passe volontiers d’un vieux standard de jazz à une découverte électro, mais revient toujours avec un faible assumé pour les rythmes brésiliens et la bossa nova. Des clubs de jazz de Chicago aux petites salles parisiennes, il aime autant les artistes que les lieux où la musique prend vie. Curieux, mélomane et lui-même un peu guitariste à ses heures, il écrit comme il écoute : sans chapelle, avec beaucoup d’oreille et l’envie de partager ce qui mérite vraiment d’être entendu.