Sinners : Ryan Coogler s’empare du film de vampires et en fait autre chose

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Synopsis : Mississippi, 1932. Des jumeaux, un club de blues, et quelque chose qui rôde dans la nuit. Sorti en salle en avril 2025, Sinners est disponible sur Canal+ depuis février 2026. Les Oscars viennent de lui décerner 4 statuettes dont celle du meilleur acteur. C’est le bon moment pour en parler.

Sinners est sorti en avril 2025. Il a depuis récolté 4 Oscars dont celui du meilleur acteur pour Michael B. Jordan, établi le record absolu de nominations dans l’histoire de l’Académie avec 16 citations, et rapporté 370 millions de dollars au box-office mondial pour un budget de 90 millions. Ce sont des faits. Ce qui est plus intéressant, c’est de comprendre pourquoi.

Un film qui ne commence pas là où on l’attendait

La première heure de Sinners n’est pas un film d’horreur au sens classique du terme — rien de comparable à un Barbarian, par exemple. C’est un drame sudiste, une reconstitution minutieuse de l’Amérique ségrégationniste des années 30, un hommage à la culture blues et à ceux qui la portaient dans un contexte où leur simple existence était un acte de résistance. Ryan Coogler prend le temps de poser tout ça, avec une rigueur dans le portrait de l’Amérique ségrégationniste qu’on retrouve aussi dans Just Mercy. Le Ku Klux Klan en arrière-plan, la chaleur de la Louisiane, et au centre de l’image deux frères jumeaux, Smoke et Stack, qui reviennent dans leur ville natale avec suffisamment d’argent pour ouvrir un club réservé aux Noirs du Delta.

Michael B. Jordan joue les deux, et ce n’est pas un gimmick. Les deux personnages ont des tempéraments distincts, des façons différentes d’occuper l’espace, et Jordan les différencie avec une précision qui justifie amplement son Oscar. C’est sa quatrième collaboration avec Coogler, et c’est sans doute la plus aboutie des deux côtés de la caméra.

Puis arrive le point de bascule. Un jeune musicien chante dans le club, et quelque chose change. Ce qui était un film de truands et de mémoire collective devient autre chose. Les vampires entrent en scène, et avec eux une métaphore qui traverse tout le reste du film. Des créatures blanches qui vampirisent littéralement une culture noire, qui veulent s’en emparer, l’absorber, y appartenir sans en avoir le droit. Coogler n’est pas subtil sur ce point, et il n’essaie pas de l’être.

Ce qui fait vraiment la force du film

Sinners a été tourné en pellicule, en format Ultra Panavision 65 mm et IMAX 70 mm, un choix rare à Hollywood depuis Oppenheimer. Cela se voit. La photographie d’Autumn Durald Arkapaw, qui a remporté l’Oscar de la meilleure cinématographie en devenant la première femme à le faire dans l’histoire de l’Académie, donne au film une texture et une profondeur rares. Chaque plan du club, chaque scène en extérieur dans la nuit du Mississippi, a une qualité visuelle qu’on ne retrouve pas dans les productions tournées en numérique.

La bande originale de Ludwig Göransson, troisième Oscar de sa carrière après Encanto et Black Panther, est indissociable de l’expérience. Le blues est au coeur du récit, pas comme décor mais comme enjeu. Il y a dans Sinners une scène musicale au milieu du film qui fait coexister des époques différentes dans un même espace, passé, présent, futur d’une culture, et c’est l’une des séquences les plus inventives vues en salle depuis quelques années.

Ryan Coogler a cité Robert Rodriguez, les frères Coen, John Carpenter et Jordan Peele parmi ses influences sur ce film. On les reconnaît tous, et pourtant Sinners ressemble à Sinners. C’est le signe d’un réalisateur qui a digéré ses références plutôt que de s’y soumettre — là où Dune 2, par exemple, reste parfois prisonnier de son matériau.

Les limites du film

La deuxième partie, quand l’horreur prend le dessus, est moins maîtrisée que la première. La montée en tension du premier acte laisse place à une confrontation qui se résout un peu mécaniquement. Certains personnages secondaires, bien introduits au départ, sont sacrifiés à la logique du genre sans que le film leur accorde le soin qu’il leur avait réservé jusque-là.

Les deux scènes post-générique ont aussi divisé. Coogler y explique verbalement ce que son film venait de montrer avec beaucoup plus d’élégance. C’est un réflexe de défiance envers le spectateur qui contraste avec la confiance dont le reste du film faisait preuve.

Enfin, certains dialogues de la première heure sont trop explicatifs. La mise en scène illustre déjà ce que les personnages sont en train de formuler, et cette redondance crée quelques moments de flottement dans un film qui n’en a pas besoin.

Notre note

La dualité Note Critique s’applique ici naturellement, parce que Sinners est un film qui suscite des attentes très différentes selon le spectateur.

  • Pour les amateurs de cinéma de genre exigeant : 9/10 Un film qui prend le temps de construire quelque chose avant de le faire exploser. Rare.
  • Pour ceux qui viennent chercher de la pure horreur : 6,5/10 La deuxième partie ne tient pas tout à fait les promesses de la première. La tension redescend un peu vite.
  • Pour les amateurs de fresque historique et sociale : 8,5/10 La reconstitution de l’Amérique Jim Crow, la place du blues, la métaphore vampirique. C’est solide et pensé.
  • Note globale : 8/10  Un film imparfait qui tente des choses que peu de productions hollywoodiennes osent encore, et qui y réussit en grande partie.
  • Pour qui, pas pour qui ?

Sinners est fait pour vous si vous aimez le cinéma de genre qui a quelque chose à dire en dehors de ses effets de style. Si vous appréciez les films qui prennent leur temps avant de dévoiler leur véritable nature. Si une photographie soignée et une bande originale qui compte autant que le scénario font partie de ce que vous cherchez en salle.

Passez votre chemin si vous attendez un film d’horreur nerveux dès la première scène, si les deux heures dix-sept vous semblent longues pour un film de vampires, ou si le sous-texte politique dans un film de genre vous dérange. Ce n’est pas un jugement, c’est une question d’attentes.

Sinners est disponible sur Canal+ depuis février 2026. Si vous n’avez pas eu l’occasion de le voir en salle, ce qui reste dommage au vu de ce que le format grand écran lui apporte, c’est l’occasion de rattraper un film qui a marqué la saison et qui pose des questions que peu de films de genre prennent la peine de soulever.

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